Cat4 Entretien

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Catégorie4 / Entretien avec Sophie Régnier

 

Tous les hommes, […], écoutaient nonchalamment, sans y prêter grande attention, un mauvais phonographe, aux accents métalliques. Du pavillon sonore sortaient des paroles qui serrèrent le cœur de Bert d’une angoisse nostalgique […]. — (H.G. Wells, La Guerre dans les Airs, 1908)

 

 

Ecoutez, tendez l’oreille, quelque chose est en train d’éclore. Sortez et écoutez. Des sons, des bruits qui, si vous vous donnez la peine de vous détacher de vos pensées, et encore celle de vous concentrer sur eux, et seulement eux, vont tous résonner comme votre petite musique quotidienne. Vous marchez en ville et vous enclenchez cette captation  – « ON » – Il y a bien ce joueur d’accordéon qui en temps normal vous les brise menuet. Passez votre oreille autant que votre chemin.

Focalisez-vous sur le reste, ce à quoi l’on ne prête pas forcément attention. Ne regardez plus, ne parlez plus, écoutez. Tel un hybride cronenberguien, vous percevez au plus loin le bruit répété d’une petite cuillère dans une tasse à café, alors qu’une bribe de conversation entre deux femmes vient se poser entre ce tintement et le son, plus proche, d’une boucle en fer (un sac de femme peut-être, vous ne savez pas, vous ne vous servez pas des images) qui vient cogner contre un poteau du mobilier urbain. Vous écoutez et vous revenez à quelque chose de primitif ; vous découvrez, vous jouez avec votre acuité auditive ; et ces sons vont s’amplifier, venir vous raconter quelque chose d’inédit. C’est tout à fait comme si vous étiez instinctivement créateur sonore. Ces bruits si familiers, peut-être ordinairement laids lorsqu’il s’agit de seulement entendre, sont votre matière et s’ordonnent selon un imaginaire qui vous est propre. Fin de l’expérience : « OFF ».

Vous vous dîtes, maintenant, « de quoi je me mêle ? », que vous comptez bien marcher – justement – comme vous l’entendez ? Je vous saurais gré de ne surtout pas vous retenir. Alors, à mon tour, je vous répondrais que c’est ainsi que je m’amuse parfois à vivre, ainsi que je me mêle au monde, ainsi que je peux parfois me montrer très volontaire et assez prosélyte – de temps en temps – quand il s’agit de poétique. Vous rétorqueriez « mais chacun la sienne » et les sons seront bien gardés ! Voilà presque le cœur de mon propos. Une forme poétique, une certaine poésie – celle de la création sonore et radiophonique – qui sort de l’intimité : elle devient accessible, elle est déambulatoire, elle se pose dans l’espace collectif et s’offre à un public. Ainsi tel que l’a imaginé et voulu la toute jeune « Catégorie 4 ».

Originellement, Catégorie 4 est le nom donné à un événement radiophonique pensé par Christophe Giffard et programmé en mai 2011 sur Campusfm Toulouse. Durant une semaine, depuis les studios toulousains, créations sonores et radiophoniques ont pu traverser les ondes hertziennes à des heures de grande écoute alors que, considérées habituellement comme inclassables ou de format peu confortable, elles étaient rendues plus discrètes. L’évènement fut superbe : pour l’auditeur amateur du genre, cela revenait à vivre tel un enfant gourmand oublié toute une nuit entre les murs de la confiserie de ses rêves. Pour les autres, ce fût l’occasion de nouvelles découvertes : paysages sonores, pièces radiophoniques, Hörspiel, fictions, interviews d’artistes, cut up, collages sonores et autres ovnis acousmatiques régalaient nos oreilles.

Après cette première expérience, Christophe Giffard eut envie d’externaliser l’évènement, d’en faire un rendez-vous régulier et pérenne, mais surtout public. Ainsi, moins d’une année après la naissance de Catégorie 4, la première session d’écoute, organisée avec le soutien de l’association La Petite, toujours attachée à défendre les expressions novatrices, eut lieu en mars dernier dans une galerie d’art du centre-ville, Lieu Commun. La création radiophonique sortait ainsi de l’intimité d’un salon, de l’habitacle d’une automobile, de tous ces lieux très personnels où habituellement nous écoutons la radio. Et quoi de plus opportun pour une sortie de l’antre qu’une immersion dans un environnement sonore composé de créations autour de « la ville », une ville réinterprétée quatre fois (quatre artistes étaient inscrits au programme de cette petite heure nouvelle), destination éphémère de ce voyage immobile ?

Face à nous, public attentif assis en demi-cercle, un remarquable Pavillon. Pile au centre, nous le regardons, nous l’écoutons. Départ pour Londres, cette ville telle que captée et interprétée d’abord par Anton Mobin (une courte pièce composée entre autre d’une captation d’une partie de tennis entre personnes âgées – « Music & Tradition » (extrait de London : a Field Memory – 2009/2010- Anton Mobin), puis par Tom Hatcher, qui avec « Anton, London & Boom Boom Boris » répondait de manière espiègle à ce que nous venions d’entendre. A la suite de ce smatch so smart, nous étions invités par l’artiste plasticienne Claire Sauvaget, à effectuer une traversée poético-sonore à travers une ville familière, pour, enfin, être à nouveau entrainés vers des terres plus abstraites et musicales avec les paysages urbains proposés par notre hôte, Christophe Giffard. Ainsi le public put prendre place à l’intérieur de cette sorte de capsule sonore pour voyager à travers de courtes pièces assemblées en une suite cohérente, aux finitions minutieuses.

Conquise, je souhaitais parler de cette expérience d’auditrice avec son créateur. Il me proposa encore mieux : il allait inviter à cette discussion, Tom Hatcher.

Nous nous sommes retrouvés peu de temps après cette soirée. La parole fut dense. Les deux garçons ont des parcours assez différents, une approche du processus créatif propre, et une filiation bien personnelle, l’un avoue s’être intéressé à la démarche du « tailleur de son » Yann Parathoën, l’autre se sentant plus proche de Luc Ferrari ; mais des accointances certaines dans leur réflexion sur la radio-média et un souci d’expérimenter la place de la création sonore et radiophonique dans l’espace collectif et/ou architectural les fait presque parler d’une seule voix.

De son processus créatif, cherchant à donner à écouter ce qu’il aimerait entendre, avec un goût prononcé pour tout ce que la captation offre en « fissures », jusqu’au moindre silence, Giffard, dit avoir développé une obsession pour la matière sonore, son traitement, ses résonances dans un lieu donné. Voulant se réapproprier un environnement fait de sons, lui opposer ses propres réactions, le replacer, le décliner, il le confronte aussi à d’autres pratiques, à d’autres univers, pour chercher ainsi à obtenir une re-création de lieux, une mise en scène de paysages sonores modifiés. Jouant encore avec les sonorités, Cat4 (sic) Giffard parle presque d’échappée tout terrain, ultra mobile.

Hatcher, pour sa part, expérimente les associations sonores en recherchant constamment le court-circuit entre deux idées/deux sons qui n’étaient pas destinés à se rencontrer. Voulant raconter ou proposer des connexions d’éléments en les plaçant sur une échelle d’abstraction lui permettant de jouer avec la précision et le flou, dans un processus continuel de nouvelles révélations, et un va-et-vient perpétuel entre le montré/caché, il dit avoir un précepte selon lequel le résultat de cette recherche doit passer par la référentialité. Ne voulant pas leur attribuer un statut de simple matériau, ne parlant pas de cut mais de suture pour le montage, il cherche à attiser les références propres aux sons pour les retourner, et par cette manipulation, créer une nouvelle circulation, de nouveaux liens, changer les niveaux de lectures. Les sons faisant, pour lui, sens, le jeune auteur propose d’emprunter certains outils à la sémiologie, de regarder du côté de la théorie pour permettre aux opinions de se forger, et nourrir tous les aspects d’une culture sonore. Poussant plus loin sa proposition, il évoque la stimulante idée d’une per-auditive. Comme il existe une perspective, ce à travers quoi nous regardons, la per-auditive, nous place dans une (nouvelle) posture d’écoute consciente d’elle-même, qui devrait nous faire nous demander « Si je suis ici, qu’est-ce que le son ? ». Cette question, qui pourrait, entre ces lignes, englober tout le reste, me fait penser que c’est elle qui réunit mes deux interlocuteurs. Tout comme leur entente sur la présence du Pavillon face à nous, ceux qui étaient venus écouter.

Placé au centre de l’espace de diffusion, associé à «un système amplifié classique composé de deux satellites et d’un caisson de basse, le pavillon » n’intervenait « que par intermittence créant ainsi un mono bien centré et un médium croustillant .Cette source utilisée pour la diffusion sonore dans des espaces tels que la rue ou les gares » répondait également à une volonté de questionner la place de la création sonore et radiophonique dans l’espace collectif, public. Au-delà de prévisions esthétiques, acoustiques et d’impératifs techniques ajoutés à un désir de jouer avec les spécificités acoustiques du lieu -, Christophe Giffard et Tom Hatcher, posent la question de la place du son dans une galerie d’art contemporain, quand il ne s’agit pas de sound-art, de sculptures sonores ou de propositions telles que la performance ou la vidéo.

Le Pavillon, point focal d’un auditorium, appréhendé par Tom Hatcher comme une parodie « positive » d’auditorium, parodie parce que l’espace offert par une galerie, en temps normal, ne s’y prête pas, serait alors presque le pourquoi de l’évènement, entrainant dans son sillage l’idée de la place de l’écoute dans nos sociétés, puis celle de la place de la culture. De leur propre aveu, tout se complique ici, parce qu’ils ont conscience qu’une attente du public (de galerie ? de mélomane ? d’ultra-amateurs de créations radiophoniques ?) existe. Sur ce dernier point, il est à parier que les deux comparses auront, très prochainement, toute l’occasion de dénouer la complexité de (toutes) ces questions, puisque de nouvelles sessions d’écoute sont programmées à l’Espace Croix-Baragnon, suivies d’un nouveau rendez-vous, au début de l’été, à Lieu Commun, et enfin, en juillet-août, dans l’espace atypique du « Petit Bain », scène flottante d’une péniche parisienne. Autant d’occasions de trouver des réponses, à moins que ces nouvelles rencontres n’ajoutent des questions au questionnement. Je ne saurais, pour ma part, m’en plaindre, tant cet échange fut stimulant, réveillant pas mal d’envies et de plans sur la comète : penser le son, explorer les possibilités offertes par le bruit, prévoir les voix naturelles comme autant de notes pour de futures partitions de non musique, imaginer de futurs travelling aveugles, insérer des plans américains parlés, et rêver à de futures (des milliers, sans exagérer) histoires recréées à la seule force du recording.”

 

 

catégorie4 / Sophie Régnier / Multiprise n°23 Juin 2012

 

 



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